Un étang de la Dombes en cours de vidange, l'eau retirée jusqu'au fossé central et la vase nue jusqu'à la digue de terre

La Dombes : 1 200 étangs qu'on vide l'hiver et qu'on sème un an sur trois

Entre Lyon et Bourg-en-Bresse, 1 200 étangs vidés au filet d'octobre à mars, puis semés en maïs. Ce que la Dombes produit vraiment, et ce qu'un pêcheur à la ligne peut y faire.

Par Vincent Deshayes Publié le 2 octobre 2026 9 min de lecture

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Un pisciculteur de la Dombes ouvre le thou de son étang un lundi de novembre, et il ne le referme pas. L’eau s’en va par la bonde au rythme de 24 heures par hectare environ : sur vingt hectares, il faut huit jours pour que le fond réapparaisse. Le vendredi, une quinzaine de personnes en cuissardes tirent un filet dans quarante centimètres d’eau boueuse, pendant qu’un camion à cuves oxygénées attend sur la digue.

Ça s’appelle une pêche, et ça ressemble à une moisson. Les 1 200 plans d’eau de ce plateau sont des outils de production, avec un calendrier agricole et un acheteur qui passe. En 2024, sur les 692 tonnes qui en sont sorties, 422 sont reparties vivantes vers d’autres plans d’eau. Une bonne part du poisson que tu prends ailleurs en France a commencé sa vie ici.

Où est la Dombes, et de quoi elle est faite

Un plateau d’argile posé entre Lyon et Bourg-en-Bresse, au sud-ouest du département de l’Ain. 80 000 hectares en tout, dont 22 000 de bois, et environ 1 200 étangs qui couvrent 11 200 hectares. Un quart du pays est sous l’eau.

L’argile explique le reste. Elle ne laisse rien filer vers le bas, comme le fond de Sologne, sauf qu’ici il n’y a pas de sable par-dessus. Autre différence, et elle est de taille : les étangs de la Dombes ne sont pas creusés. À partir du XIIIᵉ siècle, les moines ont barré les points bas avec des digues et ont laissé la pluie faire le travail. Chaque étang reçoit l’eau de celui du dessus et rend la sienne à celui du dessous, par des fossés qu’on appelle ici des rivières. Un chapelet, plutôt qu’une collection.

Le résultat tient dans deux chiffres : une dizaine d’hectares pour un étang moyen, et 70 centimètres à un mètre de fond. Autant dire une flaque immense. Le 22 mars 2023, la France a inscrit 47 659 hectares de ce plateau sur la liste Ramsar des zones humides d’importance internationale, cinquante-troisième site français.

Évolage et assec : l’étang qu’on sème un an sur trois

L’évolage, c’est la période où l’étang est en eau et fait du poisson. L’assec, c’est l’année où on le laisse vide.

Jusque-là, rien d’extraordinaire : la vidange et le repos du fond se pratiquent aussi en Sologne, en Brenne et sur la Loire. Ce qui appartient à la Dombes, c’est la suite. L’étang à sec, on le sème. La vase reste à durcir jusqu’à devenir de la terre, le fossé central et la pêcherie sont refaits à la pelle, puis l’avoine part en mars et se moissonne en juillet, ou le maïs part en avril et se ramasse en septembre. Certains propriétaires travaillent le sol « à blanc », sans rien semer.

La coutume de Villars, écrite en 1524, fixait le rythme à deux années d’évolage pour une année d’assec. Aujourd’hui l’évolage s’étire plutôt sur trois à cinq ans, et l’assec revient une année sur quatre ou sur cinq. La logique tient toujours : la culture prend la fertilité que l’eau a déposée, et l’année d’après la carpe fouille un fond où il reste des grains.

Chez moi, en Sologne, j’assèche aussi. Trois mois entre deux remises en eau, et je ne sème rien du tout : je laisse le gel casser la vase. Semer un étang demande un métier d’agriculteur en plus de celui de pisciculteur, un fond assez plat et assez portant pour y faire entrer un tracteur, et du matériel qui ne sert que ça. Mon fond ne le supporterait pas.

Ce qui se passe le jour d’une pêche d’étang

Les pêches s’enchaînent d’octobre à fin mars, en commençant par le bas de la chaîne : quand un étang se vide, celui d’en dessous se remplit.

Le thou ouvert, le poisson descend de lui-même vers le chenal, puis dans le bief, puis dans la pêcherie, un creux en forme de poire juste devant la vanne. C’est là qu’il attend le jour dit. L’équipe tend le filet en travers du bief et le ramène lentement : d’abord les grosses mailles pour les carpes, ensuite le « bâtard » de 12 à 14 mm, enfin la « seillette » de 7 mm pour le menu fretin. Le plus expérimenté écrème directement dans le filet avec l’arvot, une épuisette à long manche.

La suite tient de la logistique agricole. Table de tri, bassines percées, balance homologuée sur la chaussée, et un carnet où le chef d’équipe note l’espèce, le poids et le prix pendant que l’acheteur annonce à voix haute. Une partie du poisson retourne à l’eau pour le réempoissonnement, le reste monte dans les cuves. Les pêcheurs sont payés en poisson, chacun repart avec deux ou trois carpes et une tanche, et on mange ensemble.

Ma vidange à moi, c’est quatre voisins et deux jours de tri sur trois hectares. Là-bas, c’est quinze personnes sur une matinée, et ça recommence quarante fois dans l’hiver.

Ce que la Dombes produit, et où part le poisson

Une année normale tourne autour de mille tonnes, à peu près un tiers du poisson d’étang français.

Année normale1 000 t

2023333 t

2024692 t

La carpe pèse 54 % du volume ; le reste est du poisson blanc, du brochet, de la tanche et un peu de sandre. Sur les 692 tonnes de 2024, 422 sont parties vivantes vers d’autres plans d’eau, contre 195 vers l’assiette. La Dombes est d’abord une pépinière à poissons pour le reste du pays, et accessoirement un producteur de filets de carpe.

Cette production se concentre sur peu d’étangs : 516 déclarés en pisciculture pour 5 304 hectares, exploités par 148 propriétaires ou fermiers. Moins d’un étang sur deux travaille donc vraiment le poisson. Les autres partent en location de chasse au gibier d’eau, ou restent en l’état.

2023, l’année où les étangs ne se sont pas remplis

La Dombes a sorti 333 tonnes en 2023, un tiers d’une année ordinaire.

Il était tombé 460 millimètres de pluie en quatre mois à Joyeux, avec un mois d’octobre entièrement sec. Un pisciculteur a raconté un étang qui rend d’habitude dix-sept à dix-huit tonnes et qui a donné 230 kilos, sur trois tonnes d’alevins mis en place au départ. 2024 a rattrapé une bonne part du terrain, à 692 tonnes, avec les étangs pleins.

Ce que le poisson rapporte

Un propriétaire interrogé en 2016 pour l'inventaire du patrimoine culturel immatériel donnait un chiffre d'affaires de 150 à 250 € par hectare et par an, sur des étangs qui se vendent entre 12 500 et 20 000 € l'hectare. Personne n'achète un étang de Dombes pour vivre de sa carpe.

S’ajoutent le cormoran, le héron et l’aigrette, qui travaillent sur soixante-dix centimètres d’eau sans avoir à plonger. Coopépoisson, la coopérative des pisciculteurs du plateau, met la moitié de la production sur leur dos. Le chiffre vient d’une partie prenante et je le donne comme tel, mais l’ordre de grandeur ne me surprend pas : chez moi, un héron qui a pris ses habitudes coûte un alevinage.

Posséder l’eau sans posséder le fond

Il existe en Dombes une situation que je n’ai vue nulle part ailleurs : la propriété de l’eau et celle du sol peuvent appartenir à deux personnes différentes.

Ça vient du droit d’inondation. Celui qui tenait un point bas pouvait y bâtir une digue et noyer les terres voisines, quitte à ce que le fond reste à son voisin. Deux propriétés se sont donc superposées sur le même hectare, avec des droits d’eau, d’assec, de brouillage et de champeillage attachés à chacune. La coutume de Villars de 1524 a mis tout ça par écrit, et le recueil de Truchelut, paru en 1881 puis en 1904, sert encore de référence quand deux propriétaires ne s’entendent pas. Les exploitants que la fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel a interrogés disent que les tribunaux tranchent au droit coutumier plutôt qu’au code civil.

Pour un pêcheur, la conséquence est concrète. Demander à qui est l’étang ne suffit pas en Dombes : le droit de pêche suit l’eau, et la personne qui te donnera l’autorisation n’est pas forcément celle dont le nom figure au cadastre. On compte environ 650 propriétaires sur le plateau, dont beaucoup habitent Lyon.

Où on pêche vraiment à la ligne en Dombes

Presque nulle part, si tu comptes les 1 200 étangs. Une poignée d’endroits, si tu comptes ceux qui ouvrent.

Sept hectares au plan d’eau des Brotteaux, à Châtillon-la-Palud, qui se pêche à la journée. Trois hectares environ à l’étang Chaffaud, contre le bourg de Villars-les-Dombes. L’étang Chamarin, au Plantay, ouvre à la carpe en no-kill, et le carpodrome de Birieux tient deux bassins. Reste la Chalaronne, qui traverse le plateau en rivière avec ses parcours d’AAPPMA.

Le partage est celui de partout : la rivière et les plans d’eau associatifs demandent une carte de pêche, les étangs privés relèvent du règlement de leur propriétaire. Ce sont des eaux closes, et la carte départementale n’y ouvre aucun droit.

Le contresens du visiteur est toujours le même. Il lit « pays aux mille étangs » et il imagine mille berges accessibles. Un étang en évolage porte un cheptel qui vaut plusieurs dizaines de milliers d’euros, il est surveillé, et son propriétaire n’a aucune raison de laisser un inconnu poser une canne dessus. Pour trois jours au bord de l’eau dans le secteur, cherche du côté des étangs déclarés en loisir, et téléphone avant.

Dombes, Sologne, Brenne, Forez : ce qui les sépare

ÉtangsSurface en eauL’assec
Dombes1 20011 200 hasemé en avoine ou en maïs
Sologne3 20011 500 hafond nu, rien de semé
Brenne2 8007 000 hafond nu, rien de semé
Forez3301 500 hafond nu, rien de semé

La Sologne a trois fois plus d’étangs et vend beaucoup moins de poisson : le sable donne des eaux pauvres, et l’essentiel du territoire est fermé pour la chasse. La Brenne joue sur le même terrain que la Dombes, avec une orientation naturaliste plus marquée et un parc naturel régional par-dessus. Le Forez est plus petit et plus morcelé. Les étangs de Bresse prolongent la Dombes vers le nord sans en avoir la densité ni la filière.

Une chose sépare pourtant la Dombes des trois autres. Ailleurs, l’étang vidé se repose. Ici, il redevient un champ, et il rapporte deux fois sur le même cycle.