« C’est mon étang, il est clos, j’y mets ce que je veux. » Je me le suis dit aussi, en février 2017, devant trois hectares vides. C’est faux. Un étang clos échappe à presque tout le code de la pêche, sauf précisément au chapitre qui décide de ce qu’on a le droit d’y verser. L’amende encourue est de 9 000 euros.
Un empoissonnement réussi, c’est un peuplement que tu ne retouches plus jusqu’à la vidange suivante, soit quatre ans chez moi. Tu le sais dès l’été d’après. Les bordures claquent au lever du jour, l’eau garde une teinte de thé plutôt qu’un vert de peinture, et le premier orage de juillet ne laisse pas un poisson sur le dos.
Ce qu’il faut mesurer avant d’acheter un seul poisson
Ta surface cadastrale ne sert à rien : ce qui compte, c’est la surface en eau à l’étiage. Chez moi, 3,1 hectares sur l’acte, 2,7 en eau depuis que l’amont s’est comblé. J’achète pour 2,7. Trois cents kilos commandés sur une queue d’étang devenue saulaie, ce sont trois cents kilos entassés ailleurs.
La profondeur moyenne se sonde à la barque : quinze points au hasard, une perche graduée. En dessous de 80 centimètres, l’eau chauffe trop vite en juillet et tu descends la charge d’un tiers, quoi que te dise le vendeur.
Reste la transparence. Un disque blanc au bout d’une ficelle nouée tous les dix centimètres, descendu à midi en mai : tu notes où il s’efface. Entre 30 et 60 centimètres, ton eau porte du plancton et elle nourrira du poisson. À un mètre cinquante, elle est pauvre et ton poisson maigrira. C’est la mesure la moins chère pour lire une eau sans laboratoire. Au bout de ces trois relevés, tu as un nombre de kilos. C’est lui qui commande la suite, pas l’envie d’avoir de gros poissons tout de suite.
Les espèces qu’on n’a pas le droit d’introduire, étang clos compris
L’article L431-4 du code de l’environnement soumet les plans d’eau où le poisson ne passe pas naturellement aux seules dispositions du chapitre II. Beaucoup de propriétaires lisent « seules » et referment le code. Or les deux articles qui encadrent l’empoissonnement sont dans ce chapitre II. Ils s’appliquent chez toi exactement comme sur la Sauldre. L’eau close te dispense du permis, pas de ça.
Trois espèces de poisson sont interdites d’introduction. Le poisson-chat et la perche soleil partout en France. Et le silure glane depuis le 11 juin 2026, dans les bassins Loire-Bretagne et Adour-Garonne, que la liste de l’article D432-5 vient d’y ajouter. La Sologne est en Loire-Bretagne : un silure mis à l’eau ici est désormais une infraction, alors qu’il ne l’était pas au printemps dernier.
Une espèce qui n’est pas représentée dans les eaux françaises demande en plus une autorisation du préfet. L’amour blanc, que tout le monde envisage pour manger les herbes, tombe là-dedans. Même montant.
Pourquoi les gardons du voisin coûtent 9 000 euros
La scène se rejoue chaque novembre. Le voisin vidange, il a trois bacs de gardons dont il ne fera rien, il te dit de te servir. Tu charges deux bassines et tu les verses chez toi le soir même. C’est l’infraction la plus banale de la Sologne, et c’est le même montant que le poisson-chat.
L’article L432-12 punit de 9 000 euros le fait d’introduire, pour rempoissonner ou aleviner, des poissons qui ne viennent pas d’un établissement de pisciculture ou d’aquaculture agréé. L’infraction porte sur l’origine du poisson, pas sur son espèce. Ton voisin peut être un excellent gestionnaire et ses gardons de toute beauté, il n’est pas agréé.
L’agrément est délivré par le préfet, et chaque département tient un registre des établissements agréés. Un coup de téléphone à la DDT suffit à savoir si ton fournisseur y figure. À la livraison, l’exploitant agréé doit joindre un document justifiant son identité : garde-le avec la facture.
Le sanitaire m’a coûté plus cher que l’amende. En 2019, j’ai accepté deux cents carpeaux d’une vidange voisine. Trois semaines plus tard, une trentaine flottaient, les nageoires rongées. Un poisson qui change d’étang emporte ce qu’il a dans les branchies.
Combien de kilos par hectare, et dans quel ordre
Le fourrage d’abord, les carnassiers un an après. Cet ordre ne se négocie pas. Un brocheton lâché en même temps que le blanc mange la base au lieu de la réguler. Il faut que gardons et rotengles aient fait une ponte complète, celle de mai, pour qu’il y ait quelque chose à manger quand les brochets arrivent.
Le mois, c’est février. L’eau tourne autour de 5 ou 6 degrés : le poisson bouge peu, il ne se blesse pas dans les bacs, et rien n’est en reproduction. Un essai en octobre, après une vidange décalée : le poisson était encore actif, il a forcé dans les épuisettes, et j’ai retrouvé des écailles partout.
En février 2025, pour mes 2,7 hectares, j’ai commandé ceci.
| Espèce | Par hectare en eau |
|---|---|
| Gardon et rotengle | 40 kg, toutes tailles mêlées |
| Tanche | 20 kg de poissons de deux ans |
| Carpe | 100 kg de carpeaux de 800 g à 1,2 kg |
| Brochet | 20 brochetons de 8 à 10 cm, en juin |
La carpe est ce qui se surdose le plus facilement : au-delà de 120 kilos par hectare, elle fouille le fond en permanence, l’eau se trouble, la végétation ne repart pas et tout le reste s’effondre derrière. Le brochet, lui, se compte en têtes. Vingt par hectare, c’est déjà beaucoup si ton blanc n’a pas explosé : j’en ai mis trente en 2021 et j’ai vu la population de gardons fondre en deux étés.
Mettre les poissons à l’eau sans en perdre le quart
Le camion arrive avec de l’eau qui n’est pas à ta température. Un thermomètre dans le bac, un autre dans l’étang. Au-delà de deux degrés d’écart, tu ne verses rien : tu remplaces la moitié de l’eau du bac par de l’eau de l’étang et tu attends une demi-heure, puis tu recommences. Des poissons qui montent respirer en surface dans le bac, c’est un manque d’oxygène et ça ne se règle pas en attendant.
L’endroit compte autant. Une berge en pente douce, abritée du vent, jamais depuis la digue. En 2017 j’ai vidé les bassines par-dessus le talus, un mètre vingt de chute : en mars j’avais des mycoses. Depuis, je descends dans l’eau jusqu’aux genoux et je penche le bac.
Répartis sur trois ou quatre points. Un tas lâché au même endroit reste groupé deux jours, et c’est là que le héron apprend à venir.
À quoi tu vois, l’été suivant, que l’empoissonnement a pris
Fin juin, tu te lèves à cinq heures et tu regardes les bordures sans lampe. Si le blanc est là, tu l’entends avant de le voir : des gobages secs, des remous à plat le long des roseaux. Un étang raté, à cette heure-là, ne fait aucun bruit.
En septembre, passe une épuisette à mailles fines dans la ceinture de végétation : tu cherches des alevins de l’année, deux ou trois centimètres, par dizaines. S’ils sont là, la ponte a eu lieu et ta chaîne alimentaire s’est refermée toute seule. Si tu n’en trouves aucun un an après l’empoissonnement, tu as trop de bouches pour le frai disponible. Ça se corrige au carnassier, jamais en rajoutant du blanc.
Le vrai verdict tombe quatre ans plus tard, au tri de la vidange, quand tu pèses ce que tu sors. Si tu récupères entre deux et trois fois le poids que tu as mis, ton étang a travaillé. C’est le seul chiffre que personne ne peut te contester, et c’est pour ça que je tiens un carnet.