Un brochet posé sur un tapis de réception mouillé au bord d'un étang, gueule entrouverte, flancs vert olive marbrés de jaune

Le brochet : ce qu'il mange, quand il fraie, ce qu'il coûte

Le brochet fraie entre 7 et 12 °C dans de l'herbe inondée et coûte 4 à 6 kg de poisson blanc par kilo pris. Pourquoi presque aucun étang n'en produit.

Par Vincent Deshayes Publié le 27 septembre 2026 8 min de lecture

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Quarante jours. C’est le temps qu’une frayère à brochet doit passer sous l’eau, à niveau stable, pour qu’un œuf pondu en février donne un poisson capable de se nourrir seul. En mars 2019, chez moi, la pluie s’est arrêtée net et le niveau a perdu 20 cm en douze jours. La prairie que j’avais inondée s’est retrouvée à sec avec tout ce qu’il y avait dessus. Une ponte de brochet qui meurt ne remonte pas en surface et ne sent rien : je n’ai rien vu passer.

Le brochet est un carnassier d’eau douce qui chasse à l’affût depuis un poste fixe et qui se reproduit dans de l’herbe inondée, avant le printemps. Presque tout ce qu’on raconte sur lui sort de ces deux traits, y compris le plus curieux : c’est une espèce protégée qu’on a le droit de tuer et de manger.

Esox luciusle grand brochet

7 à 12 °Cla fenêtre qui déclenche la fraie

50 cmtaille légale, 60 dans la plupart des départements

Vulnérableliste rouge de France, 2019

Un corps entier construit pour une seule attaque

Regarde où sont ses nageoires. La dorsale et l’anale sont plantées tout à l’arrière, presque contre la queue, symétriques l’une de l’autre : le muscle est ramassé sur les 20 derniers centimètres. Le brochet ne poursuit pas. Il démarre, il fait deux mètres, il prend, ou il retourne se poser. Le museau en bec de canard porte des dents jusque sur la langue, toutes couchées vers l’arrière : une proie engagée ne peut plus reculer.

Sur mes trois hectares je connais quatre postes, les mêmes depuis 2016 : la souche de la rive nord, l’entrée du fossé, la bordure de l’herbier, la pente devant le moine. Un brochet ne circule pas, il occupe. Arrache la souche et il quitte le secteur.

Ce qu’il mange, et ce que ça coûte en poisson blanc

Un brocheton mange du zooplancton jusqu’à 25 mm, des larves d’insectes jusqu’à 50, puis du poisson. C’est là qu’il se met aussi à manger ses frères. Le cannibalisme culmine entre 30 et 50 mm, et c’est par lui qu’une ponte de trente mille œufs tombe à quelques dizaines de survivants.

Adulte, il prend ce qui passe et qui tient dans sa gueule : gardon, rotengle, perche, brème, grenouille, écrevisse. Le caneton existe, je l’ai vu deux fois en dix ans, ce n’est pas un régime. Le chiffre qui compte quand on tient un plan d’eau est le rapport de conversion : 4 à 6 kg de poisson-fourrage pour faire 1 kg de brochet.

Traduis-le sur ton eau. Un brochet qui passe de 2 à 5 kg en trois ans a fait disparaître entre 12 et 18 kg de gardon. Trois poissons de ce calibre sur trois hectares, c’est une cinquantaine de kilos de blanc par an qui s’évapore sans que rien ne flotte. D’où la proportion que peu de gens tiennent : 80 à 90 % de poissons blancs, 10 à 20 % de carnassiers. Un étang chargé en brochets et pauvre en fourrage se vide de ses brochets l’hiver suivant.

La fraie : février, sept degrés, et de l’herbe sous l’eau

Deux conditions ensemble, jamais une seule. L’eau qui monte, et l’eau qui atteint 7 à 12 °C. En Sologne ça tombe entre la mi-février et la mi-mars ; plus au nord et en altitude, ça glisse jusqu’en avril.

La femelle pond sur de la végétation herbacée immergée, sous 30 cm à 1 m d’eau, escortée d’un ou deux mâles plus petits qu’elle. Elle lâche 15 000 à 45 000 ovules par kilo de son propre poids. Les œufs sont collants : ils restent accrochés aux tiges au lieu de tomber dans la vase, à condition qu’il y ait des tiges.

Le reste est de l’arithmétique de température. Il faut environ 120 degrés-jours pour que l’œuf éclose, et 130 de plus pour que la larve se nourrisse seule. Et les premiers de ces jours-là, la larve pend à sa tige, collée par une glande de fixation. Elle est incapable de suivre un niveau qui descend.



Pourquoi la plupart des étangs n’auront jamais de brochet né chez eux

Reprends la liste : une surface qui passe de sèche à 30 ou 60 cm d’eau à la mi-février, couverte d’herbe rase, et qui reste ainsi six semaines. Maintenant regarde un étang de loisir. Berges creusées en pente forte pour tenir de la profondeur dès le bord. Niveau tenu constant au moine toute l’année, puisque c’est exactement ce qu’on demande à un moine. Queue d’étang envasée et prise par la roselière. Aucune zone ne remplit les trois conditions ensemble, et il n’y en aura jamais par hasard.

Chez moi, le seul emplacement possible est la queue d’étang : 2 000 m² de prairie que j’inonde de 25 cm à la mi-février en fermant la vanne à demi, et que je laisse en eau jusqu’au début avril. J’ai réussi deux fois en dix ans. Les huit autres, c’est la pluie qui s’est arrêtée, un gel de fin février qui a pris les 20 cm du bord, ou la vase qui a étouffé la ponte.

Alors on empoissonne. Sur un plan d’eau à berges raides, c’est la seule chose honnête à faire : ton étang fait grandir des brochets, il n’en fabrique pas. Ta population est celle que tu as achetée, moins les pertes, et un poisson repris trois ans plus tard est un poisson que tu as payé.

La taille légale : 50 cm dans le code, 60 sur l’arrêté de ton département

Le code de l’environnement fixe la taille minimale du brochet à 50 cm. Ce n’est pas le chiffre du panneau à l’entrée de ton parcours : l’article suivant autorise le préfet à la porter à 60 cm, en première comme en deuxième catégorie, et la quasi-totalité des départements l’a fait. « 60 cm partout en France » est faux dans le texte et vrai sur le terrain.

Deux détails coûtent des procès-verbaux. La longueur se mesure du bout du museau à l’extrémité de la queue déployée, pas pincée : sur un poisson qui fait dans les 60, l’écart est de 2 à 3 cm, donc de tout. Et plusieurs départements ont posé une fenêtre de capture au lieu d’une taille simple, 60 à 80 cm par exemple, ce qui renvoie aussi les gros à l’eau. Le tableau des tailles et les dates d’ouverture se relisent chaque année.

Ce qui surprend

Rien de tout ça ne s'applique dans un étang en eau close. Ni taille légale, ni quota, ni date d'ouverture : le propriétaire fixe ses règles, et c'est son règlement à lui que tu dois lire avant de garder un poisson.

Le brochet figure sur la liste des espèces de poissons protégées depuis 1988. Ce que ce texte protège, ce sont ses œufs et ses lieux de reproduction désignés par arrêté préfectoral. Pas le poisson : tu peux garder un brochet de 62 cm et le manger le soir même, tu ne peux pas curer une frayère recensée. La liste rouge française le classe vulnérable depuis 2019, et c’est la disparition des prairies inondables qui l’y a mis : le brochet recule pour la raison exacte qui empêche ton étang d’en produire.

Brochet, sandre, perche : lequel dans quel étang

EspèceSe reproduit chez toiLe problème qu’il pose
Brochetpresque jamais4 à 6 kg de blanc par kilo pris
Sandrerarementvide un étang de moins de 5 ha
Perchetous les ansbloque en perchettes de 12 cm
Black-bassselon l’étéinactif six mois sur douze

La perche se reproduit très bien chez toi, et elle bloque un étang entier en perchettes de 12 cm si rien ne les mange. Le sandre n’a rien à faire dans moins de 5 hectares : il grandit vite, il mange à proportion, il déséquilibre un petit plan d’eau en deux saisons. Le black-bass veut une eau chaude et claire, ce qu’un étang solognot est un mois par an.

Le brochet est le seul des quatre qui régule le poisson blanc sans envahir, parce qu’il ne se reproduit pas chez toi. Sur un étang de moins de 5 hectares, je mets du brochet et de la perche, rien d’autre. Le nombre se décide au poids de fourrage dont tu disposes, jamais à l’hectare.